Travaux de recherche

La dynamique RSE dans les cabinets : une perte d’ambition ?

En 2025, Odyssée du Colibri a interrogé les experts-comptables et les collaborateurs en cabinet pour analyser l’intégration des enjeux de durabilité au cœur des métiers du chiffre.

 

Cet article est le premier d’une série de 3 articles mettant en évidence nos conclusions à l’issue de ces travaux d’études et des propositions de pistes d’orientation pour les cabinets.

 

Nous restons à votre écoute pour échanger sur vos pratiques et construire ensemble une durabilité intégrée au cœur des cabinets.

Introduction

Depuis 2022, la durabilité et la RSE ont suscité un véritable élan dans les cabinets d’expertise-comptable, d’audit et de conseil. De nombreux professionnels ont amorcé des démarches rse, se sont formés aux questions de durabilité, avec une approche clients (externe – offre rse) et une approche cabinet (interne – démarche rse). Pourtant, cet élan semble aujourd’hui marquer le pas. S’agit-il d’une perte d’ambition stratégique ? Comprendre cette dynamique est crucial pour anticiper les transformations à venir et positionner le cabinet comme un acteur moderne, à l’écoute des signaux économiques, sociaux et environnementaux.

1. Contexte historique de la durabilité dans la profession

Les questions de durabilité ont été mises en avant dès les années 1970, cependant on peut constater un regain d’intérêt dans les années 2010 avec l’apparition de la norme ISO 26000, une norme non certifiable, mettant en avant les principes directeurs de la démarche.

 

Au cours des années 2010-2020, certains cabinets, très avant-gardistes, ont intégré de manière expérimentale des offres RSE pour leurs clients en devenant OTI ou en développant des comptabilités socio-environnementales avec des laboratoires de recherche. D’autres acteurs se sont spécialisés dans l’accompagnement des créateurs engagés, principalement dans le milieu de l’ESS. Le Club Développement de l’Ordre des Experts-Comptables est un lieu où les plus engagés se retrouvent et échangent activement que ce soit autour de comptabilité extra-financière ou de l’importance des questions de durabilité dans la société. Un club des ambassadeurs du climat a même été créé.

 

Pendant cette période, le marché du conseil RSE est émergent, réservé à des acteurs très implantés dans l’accompagnement stratégique et la communication : grands cabinets d’audit et de conseil et acteurs spécialisés comme Utopies ou Des enjeux et des Hommes, le conseil en RSE est réservé aux grandes entreprises mondialisées ou aux consultants de proximité, venant en soutien des directions RSE qui commence à se développer.

 

L’enjeu environnemental est principalement traité par des cabinets d’ingénierie et des consultants spécialisés Carbone. l’Ademe apporte un soutien avec des démarches de réduction des flux physiques d’activités et la création du bilan carbone.

 

Pendant cette période, la DPEF fait son apparition et les reporting extra-financiers publiés sont audités par une trentaine d’Organisme Tiers Indépendant sous l’égide du Cofrac. Parmi eux, on compte de nombreux cabinets de conseil RSE, des cabinets de certification et les big four.

 

En 2021, sous l’impulsion de la réglementation CSRD autorisant les commissaires aux comptes à auditer les rapports de durabilité, c’est plus de 4200 professionnels[1] qui se sont formés aux enjeux de durabilité. C’est un vrai tremblement de terre pour la trentaine d’OTI françaises qui après plus de 6 ans d’investissements dans la certification des données extra-financières voient le marché composé de 11 000 entreprises européennes totalement redistribuées et s’élargissant à 50 000 entreprises sur une période de 3 ans.

 

En réalité, il n’en sera rien, l’arrivée d’Omnibus en 2025 a fortement rétréci le marché potentiel, passant de 50 000 entreprises européennes à 10 000 entreprises. Le marché est fortement dominé par les Big Five, qui représentent 42% des « cac verts » habilités par le H2A et détiennent 98% des mandats des entreprises du CAC40[2].  Cette nouvelle réglementation est présentée comme une extension à l’audit financier.

 

Après un effort de formation conséquent pour les 4200 professionnels formés, on pourrait imaginés que la profession s’active à développer des services autour des questions de durabilité, pour autant, les priorités stratégiques que nous avons questionnées en 2025 sont de nature différente.

2. Résultat de nos enquêtes : la durabilité devient-elle vraiment une priorité pour les cabinets d’expertise-comptable ?

Dans notre première enquête réalisée entre août et novembre 2023 via LinkedIn auprès de 74 répondants issus de la profession comptable, 73% des répondants considéraient l’intégration des enjeux de durabilité comme une opportunité pour le cabinet dans lequel ils réalisent leurs activités.

 

Parmi les opportunités associées à la durabilité, nous relevions 3 priorités :

 

  • commerciale, par le biais du développement de nouvelles missions et prestations faites aux clients,

 

  • sociale/managériale avec la possibilité d’améliorer l’attractivité, les relations sociales et l’organisation du cabinet

 

  • sociétale, en contribuant au respect des limites planétaires, aux changements de modèles et plus largement à la transition socio-écologique.

 

L’enquête mettait en évidence une forte valorisation des opportunités d’ordre commerciale (69%) contre 18% d’odre sociétale et 13% managériale sur les 70 opportunités proposées.

 

Fort de ce constat, nous pouvions anticiper une montée en puissance de la durabilité au sein des cabinets.

 

Notre nouvelle enquête, a été réalisée entre juin et décembre 2025 via LinkedIn et l’envois réguliers de mails d’information auprès de notre communauté. Elle porte sur les thèmes suivants : développement de la RSE dans les cabinets, les freins liés à la création de l’offre RSE, l’offre RSE : impact organisationnel/RH, Méthodes, Stratégie commerciale et relations clients et les premiers pas dans l’intégration de la durabilité au cœur du métier.

 

37 personnes ont participé, dont 41% sont des dirigeants de cabinets et 32% des chefs de mission/manager.

 

La majorité des répondants ont des postes élevés dans la hiérarchie des cabinets, ce qui laisse supposer une bonne connaissance des enjeux et des attentes sur la construction de l’offre RSE.

 

Ainsi, l’enquête met en évidence que la majorité des cabinets (87%) restent focalisés sur la transformation des processus et l’offre de services des missions traditionnelles : comptabilité, fiscalité, audit, conformité., soutenu par une forte digitalisation du métier et l’arrivée de l’IA.

 

Ainsi nous révélons que :

 

  • Les cabinets expriment une reconnaissance des enjeux RSE, mais leur traduction opérationnelle reste faible.

 

  • La compréhension des besoins clients et la capacité à transformer cette intention en valeur économique et durable restent limitées

 

  • Le centre de gravité des priorités se déplace vers la digitalisation et l’IA

 

  • La durabilité, aussi bien interne (démarche RSE) qu’externe n’est pas dans le top3 des priorités.

 

Parmi les axes soulevés, nous avons identifié que les chefs de mission peuvent être ceux qui freineront la diffusion d’une offre RSE (58% ne voient pas la création de l’offre RSE comme un enjeu prioritaire) et que les cabinets ne sont aujourd’hui pas suffisamment acculturés à la durabilité (49% des répondants) pour l’utiliser pleinement comme un levier stratégique du cabinet.

 

En effet, la responsabilité sociétale, selon sa définition, consiste à créer de la valeur avec ses parties prenantes et donc questionner la façon dont les affaires sont faites. Elle permet une nouvelle grille de lecture du développement économique de l’entreprise, en tenant compte d’enjeux environnementaux et sociétaux, elle permet d’ancrer l’entreprise dans un modèle d’affaires durable, où dépendance, vulnérabilités, ressources et robustesse sont analysées, évaluées et scénarisées dans un système en pleine mutation.

3. La RSE comme moteur de renouvellement du modèle d’affaires et de création de valeur pour les clients et les équipes

Face à ce constat de perte d’intérêt relative pour l’intégration des enjeux de durabilité dans les pratiques professionnelles, il importe de rappeler avec force que la RSE est un vecteur puissant de renouvellement du modèle d’affaires de la profession comptable.

 

En effet, les questions de durabilité affectent l’ensemble de l’économie et les difficultés rencontrées par les clients (45% des clients demandent conseil en lien avec les difficultés économiques, observatoire OMECA – sept 2025) sont les signaux faibles d’un besoin d’accompagnement plus large que les seules données financières.

 

Pour certains experts-comptables, intégrer la durabilité dans le modèle d’affaires du cabinet reviendrait à se demander : faut-il répondre à des obligations réglementaires ou accompagner les clients dans le développement économique de leurs activités ?

 

Nous pensons que cela peut être l’un et l’autre :

 

  • sauvegarder le caractère « règlementaire » du métier, qui place l’expert-comptable comme tiers de confiance de l’entrepreneur, travaillant avec des normes professionnelles et un code de déontologie. Pour cela élargir, le professionnel peut élargir sa mission régalienne par l’analyse des impacts des obligations environnementales et sociétales (loi AGEC, climat résilience, devoir de vigilance, Achats responsables…) sur le modèle d’affaires des entreprises

 

  • développer de l’accompagnement sur la stratégie, le pilotage et le reporting dans le but de permettre à leurs clients d’avoir des business plus robustes pouvant faire face aux crises économiques, sociétales et environnementales à venir.

 

Tout cela nécessite de développer de nouvelles compétences pour les équipes en charge de l’accompagnement des clients sur des enjeux financiers et extra-financiers. L’expert-comptable investit dans la proposition de valeur du cabinet.

 

C’est pourquoi la RSE n’est pas périphérique : elle devient un facteur de différenciation, d’attractivité et de renouvellement du modèle d’affaires des cabinets.

4. Digitalisation, IA et RSE : des leviers complémentaires

La question qui se pose alors pour transformer le métier : faut-il faire un choix entre IA, digitalisation et RSE ?

 

Une idée qui revient dans notre enquête est qu’il y aurait une opposition entre durabilité et IA. D’ailleurs, nous avons pu constater que le niveau d’investissement et de communication consacré ces dernières années à l’IA et la digitalisation comme levier de transformation des cabinets est significativement plus élevé que sur la RSE et la durabilité comme levier de transformation.

 

Qui a-t-il derrière cette idée ?: la donnée.

 

C’est le nouvel « or » du cabinet. Les éditeurs de logiciels, les banques et les fintechs se positionnent pour capter cette valeur, et les cabinets s’équipent à marche forcée.

 

Mais la donnée elle-même est un flux : elle circule, se transforme, se met à jour en permanence. Elle peut être migrée d’un outil à un autre. Sa valeur ne réside pas dans son accumulation, mais dans sa transformation en connaissance exploitable.

 

Structurer, analyser, interpréter et mettre en perspective. L’intelligence artificielle et l’automatisation permettent de traiter massivement ces données, d’identifier des tendances, d’anticiper des risques et d’éclairer la décision.

 

Mais la connaissance n’a de valeur que si elle est contextualisée : comprendre l’entreprise, ses liens, ses non-dits, comparer les performances, traduire l’information en décision stratégique. La compétence relève surtout de l’intelligence humaine, analytique et artistique, émotionnelle, corporelle.

 

C’est pourquoi, il est essentiel de faire appel à la dimension humaine dans chaque transformation.

 

Dans un monde où les outils se standardisent et où la donnée est migrable, la relation de confiance reste unique et difficilement transférable.

 

Comprendre les besoins du client, accompagner ses décisions, créer un lien durable avec ses collaborateurs : c’est cette relation qui transforme la connaissance en action et qui constitue l’avantage stratégique du cabinet.

 

La RSE s’inscrit naturellement dans cette logique. Elle ne se limite pas à des actions environnementales ou sociales, mais questionne le modèle d’affaires du cabinet, en revisitant trois relations clés :

 

  • expert-comptable – client : relation de conseil, accompagnement stratégique

 

  • client – collaborateur : qualité de service, proximité opérationnelle

 

  • collaborateur – EC : engagement, sens du travail, organisation interne

 

Elle pousse à repenser l’organisation, les processus et la proposition de valeur, et à s’assurer que la création de valeur profite à toutes les parties prenantes.

 

Loin de s’opposer, digitalisation/IA et RSE sont des leviers complémentaires.

 

La promesse de l’automatisation et de l’intelligence artificielle serait de libérer du temps et de produire des indicateurs fiables, tandis que la RSE structure la manière dont cette connaissance est mobilisée pour créer de la valeur durable.

 

Ensemble, ils permettent au cabinet de proposer une offre complète, capable de transformer les données en décisions, d’accompagner les clients dans leur transition et de renforcer l’impact social, environnemental et organisationnel de leurs actions.

 

Vers une transformation intégrée

 

La question n’est donc pas de choisir entre IA et RSE, mais de les intégrer dans une même stratégie. La donnée devient connaissance, la connaissance s’inscrit dans la relation, et la relation se structure autour d’un engagement durable.

 

C’est cette approche holistique qui permet au cabinet de rester pertinent, de se différencier et de construire un métier résolument tourné vers l’avenir.

 

En conclusion, les cabinets se trouvent à un tournant stratégique, c’est certain.

 

La RSE est un levier de transformation et de création de valeur puissant, mais sa mise en œuvre exige :

 

  • Des ambitions claires et assumées

 

  • Une approche structurée et progressive

 

  • Une intégration intelligente avec la transformation digitale

 

La question n’est plus de savoir si la RSE est nécessaire, mais comment chaque cabinet souhaite l’intégrer dans sa stratégie et son modèle d’affaires.

 

Ce diagnostic ouvre naturellement la voie à notre prochain article, qui montrera comment dépasser les freins et structurer une proposition de valeur opérationnelle grâce à la RSE.

 

 

Sèna John Ahyee (Docteur en science de gestion) et Orianne Fondatrice d l’Odyssée du Colibri

 

[1] Données estimées sur la base des informations publiées par H2A, CNCC et OEC

 

[2] Source : https://www.aefinfo.fr/depeche/725553-csrd-a-quel-point-les-big-five-sont-ils-preponderants-dans-les-audits-de-durabilite-des-entreprises?utm_source=chatgpt.com

 

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