Travaux de recherche
Cet article est le premier d’une série de 3 articles mettant en évidence nos conclusions à l’issue de ces travaux d’études et des propositions de pistes d’orientation pour les cabinets.
Nous restons à votre écoute pour échanger sur vos pratiques et construire ensemble une durabilité intégrée au cœur des cabinets.
Depuis 2022, la durabilité et la RSE ont suscité un véritable élan dans les cabinets d’expertise-comptable, d’audit et de conseil. De nombreux professionnels ont amorcé des démarches rse, se sont formés aux questions de durabilité, avec une approche clients (externe – offre rse) et une approche cabinet (interne – démarche rse). Pourtant, cet élan semble aujourd’hui marquer le pas. S’agit-il d’une perte d’ambition stratégique ? Comprendre cette dynamique est crucial pour anticiper les transformations à venir et positionner le cabinet comme un acteur moderne, à l’écoute des signaux économiques, sociaux et environnementaux.
Les questions de durabilité ont été mises en avant dès les années 1970. On constate cependant un regain d’intérêt dans les années 2010, notamment avec l’apparition de la norme ISO 26000, une norme non certifiable qui met en avant les principes directeurs de la démarche.
Ainsi, au cours des années 2010-2020, certains cabinets très avant-gardistes ont intégré de manière expérimentale des offres RSE pour leurs clients. Certains sont devenus OTI. D’autres, en revanche, ont développé des comptabilités socio-environnementales avec des laboratoires de recherche. Par ailleurs, d’autres acteurs se sont spécialisés dans l’accompagnement des créateurs engagés, principalement dans le milieu de l’ESS. Le Club Développement de l’Ordre des Experts-Comptables est d’ailleurs un lieu où les plus engagés se retrouvent. Ils échangent activement, que ce soit autour de la comptabilité extra-financière ou de l’importance des questions de durabilité dans la société. Un club des ambassadeurs du climat a même été créé.
Pendant cette période, le marché du conseil RSE est émergent. Il est en effet réservé à des acteurs très implantés dans l’accompagnement stratégique et la communication : grands cabinets d’audit et de conseil, et acteurs spécialisés comme Utopies ou Des enjeux et des Hommes. Le conseil en RSE reste ainsi réservé aux grandes entreprises mondialisées, ouaux consultants de proximité venant en soutien des directions RSE qui commencent à se développer.
L’enjeu environnemental, quant à lui, est principalement traité par des cabinets d’ingénierie et des consultants spécialisés Carbone. L’Ademe apporte également un soutien avec des démarches de réduction des flux physiques d’activités et la création du bilan carbone.
Toujours pendant cette période, la DPEF fait son apparition. Les reporting extra-financiers publiés sont alors audités par une trentaine d’Organismes Tiers Indépendants, sous l’égide du Cofrac. Parmi eux, on compte notamment de nombreux cabinets de conseil RSE, des cabinets de certification, et les big four.
En 2021, la réglementation CSRD autorise les commissaires aux comptes à auditer les rapports de durabilité. Sous cette impulsion, plus de 4200 professionnels[1] se sont formés aux enjeux de durabilité. C’est d’ailleurs un vrai tremblement de terre pour la trentaine d’OTI françaises. En effet, après plus de 6 ans d’investissements dans la certification des données extra-financières, elles voient le marché totalement redistribué. Il passe ainsi de 11 000 entreprises européennes à un marché s’élargissant à 50 000 entreprises sur une période de 3 ans.
En réalité, pourtant, il n’en sera rien. L’arrivée d’Omnibus en 2025 a en effet fortement rétréci le marché potentiel, le faisant passer de 50 000 à 10 000 entreprises européennes. Le marché est par ailleurs fortement dominé par les Big Five. Ils représentent notamment 42% des « cac verts » habilités par le H2A, et détiennent 98% des mandats des entreprises du CAC40[2]. Or, cette nouvelle réglementation est présentée comme une extension à l’audit financier.
Après un effort de formation conséquent pour les 4200 professionnels formés, on pourrait imaginer que la profession s’active à développer des services autour des questions de durabilité. Pour autant, les priorités stratégiques que nous avons questionnées en 2025 sont de nature différente.
Dans notre première enquête réalisée entre août et novembre 2023 via LinkedIn, 74 répondants issus de la profession comptable ont été interrogés. Ainsi, 73% d’entre eux considéraient l’intégration des enjeux de durabilité comme une opportunité pour leur cabinet.
Parmi les opportunités associées à la durabilité, nous relevions notamment 3 priorités :
L’enquête mettait ainsi en évidence une forte valorisation des opportunités d’ordre commercial (69%), contre 18% d’ordre sociétal et 13% managérial, sur les 70 opportunités proposées. Fort de ce constat, nous pouvions anticiper une montée en puissance de la durabilité au sein des cabinets.
Face à ce constat de perte d’intérêt relative pour l’intégration des enjeux de durabilité dans les pratiques professionnelles, il importe de rappeler avec force que la RSE est un vecteur puissant de renouvellement du modèle d’affaires de la profession comptable.
En effet, les questions de durabilité affectent l’ensemble de l’économie. Les difficultés rencontrées par les clients en sont un signal : 45% d’entre eux demandent conseil en lien avec des difficultés économiques (observatoire OMECA – sept 2025). Ce sont les signaux faibles d’un besoin d’accompagnement plus large que les seules données financières.
Pour certains experts-comptables, intégrer la durabilité dans le modèle d’affaires du cabinet revient à se poser une question simple : faut-il répondre à des obligations réglementaires, ou accompagner les clients dans le développement économique de leurs activités ?
Nous pensons que cela peut être l’un et l’autre :
Tout cela nécessite de développer de nouvelles compétences pour les équipes en charge de l’accompagnement des clients sur des enjeux financiers et extra-financiers. L’expert-comptable investit ainsi dans la proposition de valeur du cabinet.
C’est pourquoi la RSE n’est pas périphérique : elle devient un facteur de différenciation, d’attractivité et de renouvellement du modèle d’affaires des cabinets.
La question qui se pose alors pour transformer le métier est la suivante : faut-il faire un choix entre IA, digitalisation et RSE ?
Une idée qui revient dans notre enquête est qu’il y aurait une opposition entre durabilité et IA. D’ailleurs, nous avons pu constater que le niveau d’investissement et de communication consacré ces dernières années à l’IA et à la digitalisation est significativement plus élevé que celui consacré à la RSE, en tant que levier de transformation des cabinets.
Qu’y a-t-il derrière cette idée ? La donnée.
En effet, la donnée est devenue le nouvel « or » du cabinet. Les éditeurs de logiciels, les banques et les fintechs se positionnent ainsi pour capter cette valeur, et les cabinets s’équipent à marche forcée.
Mais la donnée elle-même est un flux : elle circule, se transforme, se met à jour en permanence. Elle peut également être migrée d’un outil à un autre. Sa valeur ne réside donc pas dans son accumulation, mais dans sa transformation en connaissance exploitable.
Structurer, analyser, interpréter et mettre en perspective : voilà le vrai enjeu. L’intelligence artificielle et l’automatisation permettent en effet de traiter massivement ces données, d’identifier des tendances, d’anticiper des risques et d’éclairer la décision.
Mais la connaissance n’a de valeur que si elle est contextualisée. Il faut comprendre l’entreprise, ses liens, ses non-dits, comparer les performances, et traduire l’information en décision stratégique. Cette compétence relève surtout de l’intelligence humaine : analytique, artistique, émotionnelle, corporelle.
C’est pourquoi il est essentiel de faire appel à la dimension humaine dans chaque transformation.
Dans un monde où les outils se standardisent et où la donnée est migrable, la relation de confiance reste unique et difficilement transférable.
Comprendre les besoins du client, accompagner ses décisions, créer un lien durable avec ses collaborateurs : c’est cetterelation qui transforme la connaissance en action. Elle constitue ainsi l’avantage stratégique du cabinet.
La RSE s’inscrit naturellement dans cette logique. Elle ne se limite pas à des actions environnementales ou sociales, mais questionne le modèle d’affaires du cabinet, en revisitant trois relations clés :
Elle pousse ainsi à repenser l’organisation, les processus et la proposition de valeur. Elle permet également de s’assurer que la création de valeur profite à toutes les parties prenantes.
Loin de s’opposer, digitalisation/IA et RSE sont des leviers complémentaires.
La promesse de l’automatisation et de l’intelligence artificielle est de libérer du temps et de produire des indicateurs fiables. Tandis que la RSE, elle, structure la manière dont cette connaissance est mobilisée pour créer de la valeur durable.
Ensemble, ils permettent au cabinet de proposer une offre complète, capable de transformer les données en décisions, d’accompagner les clients dans leur transition, et de renforcer l’impact social, environnemental et organisationnel de leurs actions.
Vers une transformation intégrée
La question n’est donc pas de choisir entre IA et RSE, mais de les intégrer dans une même stratégie. La donnée devient connaissance, la connaissance s’inscrit dans la relation, et la relation se structure enfin autour d’un engagement durable.
C’est cette approche holistique qui permet au cabinet de rester pertinent, de se différencier, et de construire un métier résolument tourné vers l’avenir.
En conclusion, les cabinets se trouvent à un tournant stratégique, c’est certain.
La RSE est un levier de transformation et de création de valeur puissant. Mais sa mise en œuvre exige :
La question n’est donc plus de savoir si la RSE est nécessaire, mais comment chaque cabinet souhaite l’intégrer dans sa stratégie et son modèle d’affaires.
Ce diagnostic ouvre ainsi naturellement la voie à notre prochain article, qui montrera comment dépasser les freins et structurer une proposition de valeur opérationnelle grâce à la RSE.
Sèna John Ahyee (Docteur en science de gestion) et Orianne Fondatrice d l’Odyssée du Colibri
[1] Données estimées sur la base des informations publiées par H2A, CNCC et OEC
[2] Source : https://www.aefinfo.fr/depeche/725553-csrd-a-quel-point-les-big-five-sont-ils-preponderants-dans-les-audits-de-durabilite-des-entreprises?utm_source=chatgpt.com
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